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Les Pérambulations Du Pérégrin - 66

D 25 mai 2017     H 08:33     A Yves Dorison    


Cent neuvième étape

Claudia Solal -  voir en grand cette image
Claudia Solal

À l’affiche du Chorus lausannois en ce 13 mai 2017, il y avait un duo dont l’existence perdure depuis plus d’une décennie ; et c’est incontestablement un signe mettant en évidence une alchimie particulière. Et nous, l’alchimie, nous la considérons comme une vérité sans laquelle les plus belles réalisations musicales s’effacent d’elles-mêmes avec le temps. Alors retrouver Claudia Solal et Benjamin Moussay pour un nouveau projet (Butter in my brain), c’était l’assurance de vivre un de ces moments inscrits dans une sorte d’entretemps, une de ces expériences qui demeurent en résidence dans la mémoire, rai lumineux dans le fouillis du passé. Certes, l’auditoire était confidentiel ce soir-là pour un concert peut-être pas assez « jazz » pour le public habituel du lieu. Les absents eurent tort bien évidemment et ils devraient tout de même savoir que le jazz est un état d’esprit avant d’être un genre musical. Cela n’empêcha néanmoins pas les artistes d’œuvrer au service de leur musique originale, entre compositions et totales improvisations, au sein d’un univers éminemment personnel non dénué d’attraits.

Butter in my brain -  voir en grand cette image
Butter in my brain

Il arriva donc que le pianiste dialogua avec ses notes, que la chanteuse raconta ses histoires, qu’ils se sourirent beaucoup, qu’ils s’interrogèrent du regard aussi et que nous fûmes étonnés (encore) de la symbiose réunissant ces deux humanités musicales en résonance. La poésie verbale extirpée de son inconscient par Claudia Solal avait de quoi désorienter les tenants de la rationalité et séduire celles et ceux faisant confiance à l’improbable. Mais l’inconscient étant un conscient comme un autre, il n’y avait pas là de quoi fouetter un chat mais bien plutôt de quoi nourrir notre imaginaire. Avec les mots chantés, toujours l’image innerve. Entre tension et relâchement, d’un point d’orgue au chatoiement d’un lointain écho, la vie s’écoula, kaléidoscope des émotions, dans une forme aux contours sensibles où même la dramaturgie parut sereine. Benjamin Moussay, d’un clavier à l’autre, renouvela le verbe de sa comparse avec son propre vocabulaire, entre délicatesse minimaliste et folie passagère, ne manquant pas d’évoquer subrepticement les ivoires anciennes (et autres) qui peuplent son esprit et lui ouvrirent sa voie à la croisée des chemins.

Si ce duo, corps pianistique et âme vocale, pose question à certains, c’est grâce à (ou à cause de) la poésie qui l’habite et n’est que question. Les mortels veulent évidemment des réponses quand il faut apprendre à désapprendre. On sait pourtant que les immortels vieillissent mal et que les immortelles (everlasting flower, Helichrysum stoechas) sont hermaphrodites. La possibilité d’une évidence, à cette aune, est donc réduite à peau de chagrin et le problème n’appartient qu’à celles et ceux incapables de voyager dans l’espace double du poétique qui, soit dit en passant, n’a pas attendu le 2.0 pour démontrer la réalité augmentée. L’univers partagé de Claudia Solal (qui n’a jamais été une jeune fille au père) et Benjamin Moussay est donc un monde en soi, un regard aventureux, créé par des voyageurs de l’espace prêts à traverser les apparences. L’auditeur libre ne peut que les suivre sur les chemins vicinaux de la création, loin des appâts rances de la plate réalité car il s’y rassasie des plus volatiles des nourritures intellectuellement terrestres, celles que l’on goûte sans le savoir, qui nourrissent la différence et peuplent nos cerveaux de la nécessaire illumination des mots. Soit, à l’insensé nul n’est tenu, mais en attendant, « nul » doit bien s’emmerder. En ce 13 mai qui vit, en 1883, naître George Braque (le bien nommé) il fallait être écervelé ou timbré pour ne pas céder au fantasque. Nous avons osé. Nous avons aimé. Vous devriez essayer.


Dans nos oreilles

Keit Jarrett - My song


Devant nos yeux

Jane Austen - Emma