« Le jazz tisse sa toile... »
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Jacques REDA : Une civilisation du rythme.

Quand le swing n’est pas là... le jazz s’en va ?

D 1er août 2017     H 07:00     A Jean-Louis Libois    


À près de 90 ans, Jacques Reda peut se permettre un regard rétrospectif sur le jazz et son histoire. Tel est le (double) objet de son ouvrage récent Une civilisation du rythme par le prisme d’une interrogation quasi philosophique sinon métaphysique sur le rythme, le Temps… sans jamais quitter le jazz du coin de l’oreille ainsi qu’en témoigne le CD qui l’accompagne.
info document -  voir en grand cette imageÀ l’origine du jazz, le blues et le swing : le blues qui lui (au jazz) a fourni une très grande part de sa thématique ; le swing qui en distingue la singularité rythmique.(p.12)
Dès le premier chapitre, l’écrivain s’interroge sur le comment ça a commencé et sur qui a commencé le premier . Et nous retrouvons certes l’esclavage, les champs de coton, le chant des églises… mais aussi Nietzsche ! Car si l’on peut attribuer des origines lointaines aux mélopées, le seul bien en revanche dont dispose l’esclave et qu’il n’a volé à personne mais légitimement dérobé au contrôle des patrons, c’est bien ce pas dansé qui se substitue à celui de la marche et qui revêt une pleine dignité dans l’oblation liée à la prière (p.28) . Reprenant la théorie de notre philosophe allemand selon laquelle c’est la mélodie qui engendre le poème, il ajoute que c’est le rythme qui engendre la mélodie. Voilà pour la naissance du swing. À l’inverse de l’ouvrage Le toucher des philosophes (voir notre article du 17-03-17), c’est l’amateur de jazz qui philosophe ici sur le rythme et le Temps. Le temps du blues fermé et le temps du swing ouvert : le jazz se nourrissant de cette double temporalité admet la répétition et l’improvisation. Le swing est ainsi chevillé au jazz selon l’auteur comme il l’est à l’esclavage. Sinon comment expliquer le peu d’écho rencontré par le jazz en Afrique (p.49). Et l’auteur de décliner ce couple au fil de ses pensées, entraînant dans son sillage des questions concrètes telle la relation improvisation/création dont on a déjà eu l’occasion de vérifier qu’ils forment un couple ni antagoniste ni indifférencié. Ce qui permet au passage à Jacques Réda de l’appliquer aussi bien au concert classique qu’à celui de jazz. Mais la marge de liberté est plus grande pour le musicien de jazz, sans être infinie pour autant au risque d’y perdre son âme, c’est-à-dire son swing pour l’auteur : Dans l’improvisation, l’exercice de la liberté est donc aussi une expérience de la limite (p.72).

Une seconde partie l’ouvrage est consacrée à l’analyse minutieuse des big bands de Fletcher Henderson (1897-1952), Duke Ellington (1899-1974) ; Jimmie Lunceford (1902- 1947) et de Count Basie (1904-1984) ( CD à l’appui). Elle est l’occasion là encore d’intuitions passionnantes et d’assertions fulgurantes qui séduisent à l’évidence l’œil du lecteur. Considérant que le swing est ce rythme syncopé qui permet d’avancer tout en revenant au point de départ, l’auteur a beau jeu de déployer une philosophie de la fin de l’asservissement au temps et donc de postuler la fin du Temps dont nous sommes les esclaves (p.111) et avec lui la disparition du Présent (p.127). Le swing ce serait à la fois la garantie d’avancer et l’éternel retour. Autrement dit de manière plus triviale mais aussi plus imagée le swing (qui) possède les propriétés d’un vis sans fin. (p.132).
Puis, au fil du temps succèdent aux big bands les formations réduites pour des raisons économiques (plus faciles à faire exister) et artistiques (les leaders ont pris goût aux solos). À quelques exceptions près selon J .Réda : le nonette de Miles Davis, ou bien encore le jazz cool qui prolongent l’ère du swing, l’ère de l’ego et de l’invention à tout crin s’est installée. Et vînt alors la reconnaissance du jazz comme haute valeur culturelle (qui) l’éloignait de ses sources populaires et de sa fonction unificatrice par la danse : on l’écoutait assis. (p.16O)
Nombre de pensées incisives de l’écrivain invitent à la réflexion un lecteur/auditeur pas nécessairement tenu de partager le détail des réponses même s’il peut entretenir avec lui des interrogations communes.
Mais la fin du swing marque-telle la fin du jazz ? L’histoire du jazz se parcourt-elle comme un cimetière selon ses propres termes : je resterais coi s’il me fallait citer un seul dernier ou nouveau vrai vivant (p. 160) ?
N’-a-t-il pas quelque vanité à considérer - ainsi que le rappelle Le Monde des livres qui lui a consacré sa dernière page dans son supplément du vendredi 16 juin dernier- que sa propre existence aura coïncidé avec la naissance et la disparition du swing et donc du jazz (J. Réda est né 1929) ? À l’instar du critique de cinéma Serge Daney et du cinéaste Jean-Luc Godard qui diagnostiquaient la mort du cinéma au début des années 80 l’identifiant à sa propre disparition pour l’un et à celle de son inspiration créatrice pour l’autre. Or le cinéma vit toujours qui a su renouveler ses auteurs et le jazz aussi, avec de nouveaux interprètes et créateurs qui le transforment.
Cet ouvrage stimulant pour la pensée sur le jazz l’est peut-être moins pour le plaisir de cette musique du 20ème siècle.

Jacques REDA, Une civilisation du rythme - éditions Buchet-Chastel - 2017 - 192 p., 23,00 € (livre+CD) - ISBN 978-2-283-03042-4