Cent quarante neuvième étape

12 mai 2018. Voici venir à nous la saint Pancrace, deuxième des saints de glace et terreur des potagers. Il paraîtrait qu’il mourut en 304 à l’âge de 14 ans, décapité (poil au nez). Faire chier les jardiniers depuis dix-sept siècles pour une histoire crétine de martyr chrétien, ce n’est pas une excuse admissible. Quoi qu’il en soit, c’était insuffisant pour contrarier le désir de jazz encore inconnu de nos pavillons car, voyez-vous, le trio européen du jeune pianiste français David Tixier, avec le contrebassiste suisse Rafael Jerjen et la batteuse croate Lada Obradovic, nous ne le connaissions pas. Pas plus que leur invité américain, le guitariste Mike Moreno qui là-bas, chez lui, semble être ce qu’il est convenu d’appeler une pointure, de celles qui collaborent avec le gotha des jazzeux quarantenaires (Jeremy Pelt, Robert Glasper, Kendrick Scott, Jason Palmer, Aaron Parks, Marcus Strickland, etc). Alors partant du beau principe que le mélange des nations et des individus qui les peuplent n’a que des vertus salvatrices et jouissives, cela nous faisait quatre bonnes raisons de migrer par la route jusqu’à la capitale du canton de Vaud afin de profiter d’un nouvel écouter/voir propre à déchagriner notre fin de semaine qui, au passage, n’était pas exactement cafardeuse mais seulement fraîche et pluvieuse.

David Tixier
David Tixier

Que dire de David Tixier et ses complices ? Ils surent assurément se lover dans les mélodies et les faire vivre, quitte à les secouer de temps à autre par quelques contemporanéités bienvenues, ce que nous concevons comme une marque de bon goût. Pour d’autres, le signe d’une époque dépassée, c’est trop souvent cette mélodie simple qu’ils pensent à tort forcément simplette ou immanquablement simpliste car ils ne jurent que par une complexité d’écriture la plus absconse possible. Chacun son truc mais, au risque de nous répéter, nous ne les suivons pas sur ce terrain car rares sont ceux capables de cajoler nos ouïes en écrivant des musiques complexes où la mélodie perdure. Ceci écrit, sous la voûte du Chorus, ce trio fort mélodique ne parut pas pour autant vieillot car l’énergie qui le propulsa venait du siècle où ils ont le plus vécu : le vingt et unième. Le vieux dans cette affaire, c’était donc l’invité qui promenait dans sa guitare quarante années de vie terrestre. Diantre. Soyez rassurés, il tint la dragée haute aux trentenaires, même s’il sembla un peu en retrait de ses camarades de jeu, ce qui n’ôta rien à ses qualités irréprochables de musicien maniant la couleur avec un bel aplomb. Bref, nous trouvâmes le texan un peu nombrilo-centré. Mais nous appréciâmes que Rafael Jerjen, un contrebassiste au jeu ample et clair, sourit pour deux, tout comme nous fûmes séduit par la prestation toute de précision et de dynamisme intelligent de Lada Obradovic que l’on nomma plus haut dans ce texte « batteuse » contre toute logique grammaticale. « Batteure » est également impropre, le saviez-vous ? Pour respecter les codes anciens et apparemment encore en vigueur, nous devrions donc a priori écrire « battrice ». Le problème, vous l’entendez, est que ce terme fait saigner les oreilles. Alors laissons à la percussionniste qui jouait de la batterie ce soir-là le dernier mot. Nous la suivrons quoi qu’il advienne car il y a bien du je dans son jeu et c’est assez rare pour être souligné. A l’autre bout de la scène, David Tixier, s’il l’avait pu, aurait volontiers plongé dans son clavier, non par effet de manche, mais par nécessité musicienne. De fait, le trio démontra une fois de plus le bien-fondé des formations régulières au sein desquelles l’osmose transfigure le discours musical, le rehausse et conquiert l’auditoire, ce que ces trois musiciens firent avec aisance et discernement sans omettre de laisser une place de choix à l’invité.

Sur la route du retour, c’était déjà la saint Servais, dernier des emmerdeurs de jardiniers, le 13 mai donc, et la pluie nous accompagna bien qu’on ne lui ait rien demandé. Nous eûmes malgré (ou à cause de) cela une pensée émue pour Chet Baker qui se défenestra un vendredi soir trente années auparavant. Et l’on s’immergea de nouveau dans la mélodie et l’émotion musicale, version machine à frissons. Merde, il était balaise le bougre de toxico !


Dans nos oreilles

De Chassy / Marguet / Sheppard - Letter to Marlene


Devant nos yeux

Pietro Citati - Don Quichotte


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