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Feed-back lyonnais Saison 2017/2018

D 2 décembre 2018     H 08:00     A Marceau Brayard    


Cet automne en plus d’aller marcher sur les feuilles mortes nous avons aussi remonté le pavé du temps sur les traces du Jazz de la saison dernière dans le lyonnais. Mais pas celui qui viendrait relater un propos franco-français ah non ! Plutôt celui dont la motivation repose sur une certaine préoccupation à faire tomber les frontières de toutes ses rigidités intolérantes.
Pour relater cela nous nous appuierons sur les réflexions de Roland Barthes maître en la matière sur tout ce qui se rattache aux récits et à son contenu linguistique. Il disait : « Comment prendre plaisir à un plaisir rapporté ? Comment lire la critique ? Un seul moyen : puisque je suis ici un lecteur au second degré, il me faut déplacer ma position : ce plaisir critique, au lieu d’accepter d’en être le confident – moyen sûr pour le manquer -, je puis m’en faire le voyeur : j’observe clandestinement le plaisir de l’autre, j’entre dans la perversion ; le commentaire devient alors à mes yeux un texte, une fiction, une enveloppe fissurée. »
Ce mode d’emploi à usage du lecteur devrait permettre à celui venu jusqu’ici à mieux se représenter ce que contient la profonde narration. Et le petit jeu de cet exercice prétentieux, aux regards de certains, devrait prendre toute sa valeur insensée.
Dans ce rapportage il y aura le besoin de replacer l’histoire d’un soir dans son contexte. Car l’environnement n’est pas à négliger entre les lieux que l’on découvre et ceux où l’on vient se repaître pour des émotions renouvelées d’années en années.

Musée des Confluences (Lyon) :

Enrico Pieranunzi -  voir en grand cette image
Enrico Pieranunzi
© Marceau Brayard

Enrico Pieranunzi est assurément un pianiste d’exception. Il a cette connaissance intuitive de la note invisible qu’il savait se créer au détour de la mélodie filmographique à l’intérieur de cette architecture couleur béton brut. Il occupait ainsi notre temps et nos pensées entrecoupés par ces histoires issues des films dans lesquels il a pu occuper une place devenue aujourd’hui historique. Il lui revient le titre d’avoir été le pianiste personnel de Federico Fellini, il laisse entendre qu’il ne s’en était pas rendu compte à l’époque. Mais c’est plutôt une occasion précieuse pour lui, d’esquisser différents tableaux mélodiques, profitables pour la modernité du Jazz qu’il s’autorisait ce 3/12/2017. Cette évasion vers la toile du septième art, l’amenait à revisiter cette valeur inexplorée que le projecteur n’avait pas eu la chance de refléter jusque-là. Cette sortie d’un soir s’épaulait de la présence du batteur André Ceccarelli et du contrebassiste Diego Imbert. Ses deux voisins eurent une identification tenace à la partition avec cet œil collé au refuge du canevas préétabli. Pour jouer ce rôle du trio il faut nécessairement sortir des passages cloutés et emprunter les chemins de la liberté. On observait le pianiste, en véritable chef d’orchestre, donner des indications à l’aide de gestes pour les guider et les aider à s’extraire du labyrinthe à s’éloigner des schémas figés. Enrico quant à lui savait se détacher des passages obligatoires, pour s’évader facilement vers des évocations sincèrement secrètes en lui avec lesquelles il dérivait sur la rive des découvertes essentielles. Il nous faisait éprouver une grande rigueur à apprivoiser le praticable conçu à l’avance et le transformer sans hésiter, ni même se soucier des risques inhérents à cet exercice aux saveurs incomparables.

Ça jazze fort à Francheville :

Ewerton Oliveira & Zaza Desiderio  -  voir en grand cette image
Ewerton Oliveira & Zaza Desiderio
© Marceau Brayard

A Francheville (23/11/2017) les deux compatriotes Ewerton Oliveira (piano) & Zaza Desiderio (batterie) jouèrent leurs belles équivalences entre confiance et confidence. Ils nous tricotèrent des expressions vives, venues d’un tout autre continent que le nôtre, sans emphases ni fausses modesties. Ils s’accrochèrent à leurs racines musicales, pour faire éclore de somptueuses ouvertures en direction du Jazz. Les surprises se succédèrent, se croisèrent, s’imbriquèrent les unes aux autres, sans jamais nous placer sur le terrain de la monotonie où viendrait s’installer le mal du pays. Nous les suivions avec ce mélange de connivence et de cette curiosité toujours nécessaire pour recevoir en plein cœur cet ouvrage, chargé d’une senteur sauvage, regorgeant de nuances rythmiques affinées, par une authentique affirmation mature, qu’ils égrainèrent d’éparpillements féconds. Cette combinaison à deux était riche de toutes les occasions qu’ils savaient provoquer en se jaugeant, avec des éclats de rires jouissifs.
Ils agissaient dans l’élan descriptif de leurs compositions puis avec celles d’Hermeto Pascoal qu’ils habitaient pleinement pour venir s’y loger d’une naturelle aisance désarmante. Avec des arguments transformés de différentes pépites tropicales, ils finissaient au bout du compte par rejoindre leur terre natale, après avoir ravinée celle-ci en profondeur dans un espace-temps raisonnablement bien dosé.

Amphi-Opéra de Lyon :

Impérial Pulsar -  voir en grand cette image
Impérial Pulsar
© Marceau Brayard

Le changement des saisons sait nous apporter son lot de surprises, durant cette soirée (9/12/2017) l’Impérial Pulsar s’employait à venir bousculer les habituelles postures rigides, aidé de ses migrations rythmiques, imprégnées de vagues successives sur lesquelles bourgeonnait le tonnerre instrumental.
C’est une véritable expédition musicale inattendue dans laquelle nous nous sentions littéralement aspirés. Nous nous laissions malaxer par les couleurs de l’Afrique, sans nous soucier d’une quelconque contrainte consistant à vouloir analyser ce que nous vivions, accouplés à cette vocation bourrée de prodigieuses déambulations . La vie bouillonnait en nous par cette délivrance sans pudeur, détachés de toutes les logiques du quotidien nous marchions avec eux sur les traces qu’ils venaient nous déposer, tels des guides protecteurs bienveillants. Cet abandon ne touchait à sa réalité, à la condition de ne pas se sentir ni ficelés ni même obnubilés à une quelconque résignation aux principes formalistes. Arriver à surmonter cet obstacle relève tout simplement d’une prouesse consistant à nous faire oublier que nous ne sommes que des mortels, mais néanmoins proche d’une quête aventureuse pour l’expérience musicale spirituelle. Ce ressenti nous emportait avec lui tel un écho, pour venir former une étreinte vibratoire et nous rapprocher au meilleur de nos racines ancestrales profondes. Rien ne venaient contrarier ce processus, le concert poursuivait son développement pour faire intensifier jusqu’à sa délivrance une complète extase. Les ruades répétitives des deux saxophones délurés, tenus par Damien Sabatier et Gérald Chevillon, s’étayaient sur les différents tannages percuteurs de Ibrahima Diabaté (dundun, tamani, goni) Oumarou Bambara (djembe, tamani, balafon) Antonin Leymarie (Batterie) Joachim Florent (basse électrique), aptes à faire remuer les plus apathiques.

The LS JAZZ Project (Lyon) :
La grande manœuvre de ce séminaire musical est confiée au batteur Bruno Tocanne depuis déjà plusieurs années. C’est à chaque fois une expérience aventureuse à laquelle viennent s’éprouver les invités d’un soir pour une unique performance sans retour possible. Dans les limites d’un rituel d’une heure un trio se confronte à cet exercice, soit avec un support papier et la servitude obligée, soit avec la seule certitude de parvenir à s’inventer l’inspiration d’un soir.

Robin Fincker -  voir en grand cette image
Robin Fincker
© Marceau Brayard

Dans cette première échéance saisonnière (17/11/2017) nous découvrions un tout nouveau participant en la personne du saxophoniste Robin Fincker. Le guitariste Jean-Paul Hervé sera le troisième de cette partie. Assez magique de constater deux tempéraments se chercher des similitudes pour concrétiser la complicité nécessaire. Ce fut le cas avec ces deux finesses d’esprit capable de s’installer dans l’échange sans trop de tâtonnements anxieux. Et puis pour le batteur cette rencontre fut juste un parcours de santé dans lequel il déroula son aisance perspicace ayant déjà enregistré un album en duo avec les six cordes électriques.

Federico Casagrande -  voir en grand cette image
Federico Casagrande
© Marceau Brayard

Le guitariste Federico Casagrande fera son énième passage au collège (16/03/2018) en compagnie du saxophoniste Daniel Erdmann présent pour la troisième fois. A eux trois ils formèrent une forte cohésion pour laisser échapper le souffle du poumon central, capable de laisser filtrer la fiction personnelle de chacun des intervenants successifs. Le fait d’avoir fait ce choix sur cette soirée unique, libérera les mobilités instrumentales, pour donner à celles-ci une connotation imprévisible remplie de surprises opportunes. Autant pour ceux qui la jouèrent, que pour ceux qui en suivirent l’évolution par cette exigeante expérience d’ouverture à faire valoir arbitrairement toutes les fonctions créatrices.

Les acteurs présents lors de cette dernière soirée (04/05/2018) nous démontrèrent tous combien ils savaient se remettre en question dans la perpétuelle confrontation instrumentale. Ils s’y placèrent avec la simulation active placée sous le signe exécutif, consistant à venir dévoiler des formulations mentalisées préalablement pour ensuite les rendre quasiment inédites pour l’auditeur présent. Cette constance rigoureuse signifiait une formelle indépendance pour restituer cet état et venir frapper l’auditoire du seul langage que le Jazz formule avec ses propres valeurs non infectées, ni mêmes trahies de quelconques maladresses esthétiquement superficielles.
Transformer les logiques de l’écriture pour se sortir de toutes les aménités possibles, ceci avec la ferme intention de débrayer du convenu et s’écarter de l’attendu pour déterrer la racine interne du Jazz et porter ainsi au nœud coulant des habitudes un certain coup de grâce salvateur.

Pierre Horckmans -  voir en grand cette image
Pierre Horckmans
© Marceau Brayard

C’est ce que parviendra à initier le clarinettiste Pierre Horckmans dans l’approche de ses écritures vastes et précises. Ce nouveau partenaire de trio viendra soumettre au contrebassiste Sébastien François les larges espaces spacieux de sa vision de compositeur dans un registre territorial éclairé de mille occasions spéculatives. C’est d’ailleurs dans ces différentes connivences que Bruno Tocanne viendra faire vibrer avec élégance ces derniers effets au collège. Il n’y aura pas d’autres saisons puisque la page se referme sur cette expérience pourtant riche en rencontres. Le jeune public a pu y découvrir de nouveaux repères musicaux. Il ne lui restera plus qu’à en remercier Yves Dorison porteur de ce projet avec une âme Jazz chevillée au corps.

Le Périscope (Lyon) :

Mette Rasmussen -  voir en grand cette image
Mette Rasmussen
© Marceau Brayard

L’ardoise des descriptions thématiques se jouait ce soir-là (29/3/2018) avec les variations d’un concept à quatre tensions, l’accomplissement des différentes composantes instrumentales se transformait rapidement en irruptions érudites. Cette mise en relief accédait à l’unité dans laquelle la saxophoniste Mette Rasmussen le guitariste Julien Desprez le bassiste Ingebrigt Håker Flaten et le batteur Mads Forsby accrochaient des synchronisations capables de cohabiter sur des curiosités indiscrètes ininterrompues. Toutes les diableries possibles se dressaient alors, avec toutes sortes de sensorialités vibrantes proches de la transe et du vertige.
Vous comprendrez que les traits de caractère de cette prestation nous a rendu une impression existentielle hors norme, par sa remise en cause permanente dans laquelle les notes rebondissaient pour mieux échapper aux évidentes hébétudes et rejoindre ainsi des influences émancipées. Dans cet exercice Mette Rasmussen poussait l’insolence très loin avec une rigueur étonnement aventureuse dans l’alternance des effets de stridulations et des états glottiques vibratoires. Son saxophone fulminait ainsi sans faiblir, sur ces nécessités d’exigences constantes où se multipliaient des éclats périlleux singuliers, tant recherchés dans la pratique de cette musique improvisée, qu’elle attisait sans la moindre flexion. Elle subsumait son instrument dans un jeu de forces pulsionnelles sans qu’aucune réflexion n’y soit absente mais sans y être trop préméditée, sans qu’aucune reproduction s’aligne à l’identique. Elle instaurait ainsi ce principe dont la fatalité établissait un mouvement organisateur, apte à parcourir le développement musical dans différents temps évolutifs aux détours des gradations accomplies. Elle maîtrisait ses allures pour ensuite les dépasser, avant de s’éloigner vers d’autres itinéraires inventifs. Les bornes du conformisme ne font pas partie de son domaine de prédilection. C’est donc tout naturellement une expérience irremplaçable dans laquelle nous plongions, avec des renouvellements cruciaux qu’elle enrichissait dans son univers rempli d’espaces transitionnels où les assauts réflexifs venaient se déchaîner généreusement.
Cette malignité en éveil s’avivait grâce à la contribution des trois autres activistes proches d’elle, poussés par cette même verve issue de certitudes opiniâtres, consistant à expier toutes sortes de collisions ensorcelées sans jamais toucher à des registres creux où à s’éparpiller dans des broutilles inutilement statiques dans cet exercice aléatoire. La contenance avait cette valeur intégrale pour ce jeu d’ombres et d’embrasements. Se le remémorer nous remplit d’un certain sentiment laudatif conscient. Il faut comprendre que Mette est une surdouée, elle sait s’élever au-dessus de toutes les influences de la casuistique du Jazz pour venir le bouleverser sans retenue ni aucun ménagement. Dans ces conditions aucune vulnérabilité ne viendra entacher la morphologie de cette heure-là. La perpétuité la plus extrême planait au-dessus de ces quatre esprits, dans l’acte d’imposer cette matière neuve capable d’éveiller une musique enrichie sans aucune absence et surtout sans aucune repentance conservatrice avec son allure de premier thuriféraire béat de service.
Dans cette soirée se jouait la véridicité du destin de chacun portée avec autant de précisions que le sens de la décision ultime à saisir. Ceci en l’absence du papelard qu’aucun n’avait sous les yeux, pour ne pas lorgner un éventuel rabâchage décidé à l’avance. L’énoncé tenu dans ce propos nous donnait une vision pour penser et percevoir l’existence de l’infini, pour fixer une attention sur des règles d’équilibres, pour fractionner nos sensations auprès de nos différentes aptitudes d’écoutes.
Rarement il nous avait été autorisé d’entendre sur le sol lyonnais une pareille embardée richement argumentée avec cette persistance assumée.


Liens :

www.museedesconfluences.fr/

www.facebook.com/pg/%C3%87a-jazze-f...

www.opera-lyon.com/fr

www.lsjazz.wixsite.com/thelsjazzpro...

www.periscope-lyon.com/?fbclid=IwAR...

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