Il aura fallu en effet pas moins de trente ans pour que le livre de Maxine McGregor, écrit en anglais en 1995, paraisse,en français dans une traduction que l’on n’espérait plus. Alors qu’elle aurait dû aller de soi, la famille McGregor s’étant installée dans le Lot-et-Garonne en 1973 où Maxine réside toujours. (Et si leurs deux filles se sont un peu éloignées géographiquement, leur fils Kei habite dans le Bordelais).

  Des obstacles en permanence

Ce livre n’est pas une biographie d’un musicien au sens habituel du terme, et son sous-titre l’exprime clairement : Ma vie avec un pionnier du jazz sud-africain. La vie de Maxine McGregor et de son mari Chris sont totalement imbriquées, depuis leur rencontre en 1963 jusqu’au décès prématuré du musicien en 1990 à l’âge de 53 ans. Ainsi, il est impossible de dissocier la vie ”musicale” de la vie privée. Le couple affronte ensemble les joies comme les peines, et se bat contre les obstacles qui se dressent en permanence devant eux, que ce soient les tracasseries – le mot est faible – continuelles du régime de l’apartheid au début des années 60, ou l’inondation catastrophique de leur ”Moulin” en 1977. L’action de relever les manches immédiatement pour reconstruire leur maison dévastée se décline dans tous les épisodes de leur vie :
S’envoler vers l’inconnu avec le groupe des Blue Notes lors du départ in extremis – à l’époque sans retour – de l’Afrique du Sud pour débarquer au festival de Juan-les-Pins en 1964 où le sextette, invité, fait sensation dans les rues d’Antibes mais ne décroche aucun contrat ; filer vers la Suisse avec armes et bagages, c’est-à-dire instruments et quelques effets, pour un résultat médiocre ; partir à Londres les poches vides et constater, à leur désarroi, que la scène musicale locale n’est pas si vaillante que ça… un parcours du combattant, une reconnaissance limitée dans l’univers du jazz pour une musique qui fut la plus belle, la plus puissante, la plus enthousiasmante et la plus prenante du tournant des années 60/70 – je sais de quoi je parle et ne suis pas le seul à le penser – jouée par une communauté de musiciens exceptionnels, attachants et généreux, en premier lieu les compagnons sud-africains du début, Dudu Pukwana, Mongezi Feza, Johnny Dyani, Louis Moholo, de fortes personnalités. Voix africaines, noires, auxquelles vont se greffer de nouvelles voix, anglaises, européennes et autres pour bâtir cette grande fraternité – la “Confrérie du Souffle” – groupée autour du pianiste et compositeur, géant blanc hiératique qu’on penserait plein d’assurance, mais qui n’a jamais cessé de se battre contre les difficultés, d’affronter les problèmes de toutes sortes, musicaux et humains
L’un des mérites du livre de Maxine sa femme, est de bien montrer les différentes facettes de la personnalité de son mari “inébranlable”, et qui peuvent surprendre les gens qui croient bien le connaître. Chris McGregor avait des objectifs, musicalement et spirituellement parlant, auxquels il n’a jamais renoncé,.
Prêt à tous les sacrifices, diffuseur d’amour comme d’aucuns qualifient la musique sud-africaine, Chris McGregor incarnait, au milieu des multiples vicissitudes de l’existence, la Joie, avec un grand J, celle qu’il portait en lui et qu’il était toujours prêt à partager et donner pour rien.

  Un récit détaillé

L’ouvrage se présente sous la forme d’un récit détaillé, chronologique et précis, étayé de nombreux témoignages, ceux de Chris bien sûr (interviews, conversations, lettres) et de musiciens et autres personnes proches, qui fournissent une importante documentation de textes, critiques, recherches, travaux, études… L’ensemble est composé comme une pièce (j’allais dire “de théâtre”) entrecoupée de questions et de commentaires de Maxine, la voix off, la récitante, l’épouse qui a tout lâché pour se consacrer à son mari, aux Blue Notes et aux orchestres que Chris essayait sans cesse d’organiser, et dont les plus beaux feux ont été allumés par la merveilleuse Brotherhood of Breath dans ses trois versions.
Malgré une mise en pages et une composition des textes qui perturbent un peu la lecture au début, celle-ci est vite balayée par l’intérêt prodigieux et la passion qu’on éprouve à suivre de l’intérieur une aussi incroyable épopée. Une aventure extraordinaire, tragique et joyeuse qui jaillit en permanence de la narration.

  Préface de Denis-Constant Martin

Surtout ne pas négliger la préface de Denis-Constant Martin, le plus fin connaisseur de Mc Gregor et de sa musique en France, et qui a beaucoup donné de lui-même pour l’édition de cette version française. Avec le soin et la précision qu’on lui connaît, il nous donne les clefs indispensables pour entrer dans l’univers de cette musique inouïe qui part des racines et traditions musicales sud-africaines (nombreuses et variées) et évolue selon un parcours qui les fait entrer en contact avec je jazz afro-américain importé. Il nous dresse un tableau précis du parcours de Chris et ses compagnons en quatre époques qu’il me semble nécessaire de citer : 1962-1965 : bilan de l’héritage afro-étasunien au prisme du mbaqanga / 1965-1971 : assimilation du free jazz colorée par l’amorce d’un retour à l’Afrique / 1971-1977 : première Brotherhood, premières synthèses / 1977-1989 : structuration, discipline et liberté.
Si, avec ça, vous n’avez pas envie de poursuivre la lecture, d’en sortir absolument sidéré et de vous précipiter à l’écoute de cette musique magnifique…


Chris McGregor et la Brotherhood of Breath
Ma vie avec un pionnier du jazz sud-africain
Maxine McGregor
Traduit par Sylvie Marie-Bonhomme
Édition revue et augmentée par Lorraine Roubertie Soliman et Denis-Constant Martin
350 pages – 20 chapitres, bibliographie, discographie, dictionnaire des musiciens, écrivains et artistes cités. Prix : 29 €

PRESSES UNIVERSITAIRES DU MIDI – Mars 1925
Université Toulouse - Jean Jaurès
pum.univ-tlse2.fr/Chris.McGregor


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