Jean-Paul Celea, Émile Parisien, Wolfgang Reisinger.

« La part la plus importante de notre musique est l’improvisation qui doit être faite avec le plus de spontanéité possible chaque personne amenant sa musicalité pour créer une forme…pour donner plus de liberté à l’interprète et de plaisir à l’auditeur » (1)

Yes Ornette ! pourrait bien représenter une des plus belles illustrations de la philosophie colemanienne. Jean Paul Celea, Wolfgang Reisinger et Émile Parisien sont hommes de défis et on les imagine bien dire chiche du fond de leur tanière. Comme le souligne le beau texte d’Alain Gerber qui accompagne le CD (au demeurant prétexte à un portrait tout en intelligence de Jean-Paul Celea), c’est en explorateurs que Jean-Paul, Wolfgang et Émile se sont emparés des compositions d’Ornette Coleman.

Jean-Paul CELEA : "Yes Ornette"
Jean-Paul CELEA : "Yes Ornette"
OutNote Records / Harmonia Mundi

Ornette est un de ceux qui ont fait sauter le verrou du bebop. Il a ouvert une voie, comme John Coltrane et quelques autres consciemment ou non, au moins dans la manière, et ce dès 1958. On connaît la force de ses compositions, la mélodie qui doit amener une autre mélodie, une autre harmonie, un autre rythme. La liberté offerte à chacun de l’habiller comme il l’entend, la liberté d’y amener sa propre couleur.
Ces propositions, nos trois musiciens s’en saisissent à bras le corps avec un appétit féroce, à fleur de peau.
Ça croque à pleines dents dans la pomme.
Interactions mélodiques et rythmiques, limpidité, épure et joie de jouer avec un grand J. Comme chacun sait, la chose la plus difficile dans la vie c’est la liberté de ne pas faire n’importe quoi, d’y mettre toute son honnêteté, sa sincérité, en un mot son innocence ce qui demande envers soi-même la plus grande des exigences.
À ce niveau c’est se mettre à nu avec pudeur, face à face avec son miroir.

Est-ce bien utile de décrire les différentes plages de cet enregistrement, de dire qu’on y développe spontanément à trois des histoires, un son, qu’on y trouve un magnifique duo contrebasse-batterie, une plage tout aussi belle à la contrebasse seule, des colorations somptueuses de Wolfgang Reisinger (en particulier sur un Lonely Woman épicentre des fantasmes colemaniens), de dire d’Émile Parisien qu’on ne sait où il va s’arrêter... qu’ils se balancent, qu’ils nous balancent à la figure questions et réponses.

« Chaque musicien est libre de faire ce qu’il ressent. Je veux qu’ils jouent ce qu’ils entendent. Les musiciens ont entière liberté et bien entendu le résultat final dépend complètement de leurs compétences musicales, de l’émotion et du goût de chacun. En musique la seule chose qui compte est ce que vous ressentez ou pas » (1)

Yes Jean Paul, Wolfgang, Émile !!

.::Pierre GROS: :.


PS : Pour inciter chacun à se procurer l’objet, en plus du texte d’Alain Gerber une merveille d’écriture, à signaler une toute aussi belle photo de Jean-Paul Celea avec sa contrebasse par Christian Ducasse

> En complément indispensable de cette chronique, lire l’entretien avec Jean-Paul Celea réalisé par Pierre Gros en septembre 2012. (ICI !)


(1) Ornette Coleman tiré des textes accompagnant ses premiers enregistrements du temps des explications.


> Jean Paul CELEA - Émile PARISIEN - Wolfgang REISINGER :"Yes Ornette !" - Out Note 016 / distribution Harmonia Mundi (parution le 9 octobre 2012)

Jean-Paul Celea : contrebasse /
Émile Parisien : saxophone soprano /
Wolfgang Reisinger : batterie

01. Fixed Goal (0. Coleman) / 02. Researching has no limits (0. Coleman) / 03. Happy House (0. Coleman) / 04. Sex is for woman (0. Coleman)/ 05. Homogeneous Emotions (0. Coleman) / 06. Lonely Woman (0. Coleman) / 07. Latin Genetics (0. Coleman) / 08. Pointe Dancing (0. Coleman) / 09. Three Ways To One (0. Coleman) / 10. Allotropes, Elements Different forms or Same (0. Coleman) / 11. Semantic Expressions (0. Coleman) / 12. Cosy Penty (J-P Celea)

Enregistré au studio La Buissonne les 18 et 19 mars 2012 par Gérard De Haro


:: : Lundi 8 octobre 2012 :: :

Quelques jours après la publication de cette chronique, Michel Delorme n’a pas résisté à l’envie d’écrire lui aussi à propos d’un disque qui le touche profondément...

Jean-Paul CELEA : "YES ORNETTE !", par Michel Delorme.

Le clavier de l’ordi me démangeait. Ce disque est tellement exceptionnel que je souhaitais ajouter mes louanges à celles de mon éminent collègue Pierre Gros dans ces mêmes colonnes.

Il s’agit là en effet et sans conteste DU disque de l’année. Et de très loin.

Son écoute, répétée, m’a procuré tant d’émotions que je vais essayer de vous les faire partager.

Dès le premier morceau, j’ai ressenti un choc, j’ai eu comme une révélation : la construction du thème, le phrasé et le son du soprano, m’ont irrésistiblement fait penser à… Lee Konitz. Ce "génie" sous-estimé, que dis-je, mésestimé, n’a pour moi d’égal de nos jours que Wayne Shorter. Wayne Shorter dont le langage actuel n’est à l’évidence pas étranger à nos trois protagonistes : Celea, Reisinger, Parisien. Nous nous trouvons en face, en phase, de musiciens d’une créativité inouie.

Si vous vous souvenez, j’ai dithyrambé il y a peu sur le concert d’Émile Parisien à l’Astrada de Marciac. Tout le monde s’arrache le jeune saxophoniste qui est en train de littéralement exploser. Et le choix du soprano est ici excellent, tant il colle au son d’Ornette, à ces mélodies ingénues si chantantes et qui sonnent si familières. Pas étonnant dans le cas de Researching has no limits puisqu’il figure dans le disque de Joachim Kühn The diminished augmented system. Joachim, un des rares pianistes à avoir tissé avec Ornette de sublimes tapis volants. Three ways to one est empreint d’une douceur toute coltranienne et Allotropes, Elements a des accents de In a silent way, un comble ! Homogeneous emotions, un remake de Goodbye pork pie hat ( ? ) qui semble hanter la séance au point que le "tube" de Mingus est cité par Émile dans Lonely woman. Cette plainte déchirante reçoit ici un traitement digne de son rang.
Wolfgang Reisinger est tout simplement parfait dans cette communion, ce triangle amoureux, et le maître de maison est une véritable cathédrale, je l’ai déjà dit. Une cathédrale trans-méditerranéenne, tant le modal affleure. Il EST le son absolu, il est aussi habité que cette contrebasse qui fut celle de Jean-François Jenny-Clark. Il joue en solo sur deux titres, dont le très beau Cosy penty [1] de sa composition, qui clôt l’album.

.::Michel DELORME: :.


> Liens :

[1Penty : une maisonnette bretonne