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Un été avec John Coltrane

D 17 juillet 2019     H 07:00     A Philippe Paschel    


..............................................................................................................Pour Véronique qui sait pourquoi

Dans les années 60, les disques de jazz américains arrivaient au compte-goutte - et à des prix élevés - et les éditions françaises se faisant souvent attendre. J’ai ainsi entendu la musique de John Coltrane dans le désordre, au hasard de ma bourse et des choix éditoriaux des maisons de disques. Mon premier disque où jouait Coltrane a été Kind of Blue de Miles Davis (pas encore “culte”), un cadeau de l’édition américaine qui m’a été offert début août 1965 (enregistré en mars/avril 1959), puis j’ai acheté l’édition française de A Love Supreme chez Véga le 14 mai 1966 (enregistré en février 1964) et, au début de mai 68, l’un des derniers disques publié avant sa mort aux USA, Live at The Village Vanguard again (enregistré en mai 1966).
Cet été, je me suis demandé ce qu’aurait été une découverte chronologique de la musique de John Coltrane. C’est ce que j’ai fait à partir de ma discothèque, qui comprend de nombreuses lacunes. Il ne s’agit donc pas d’une étude extensive, mais du point d’un amateur non collectionneur.
Ma discothèque coltranienne commence en 1956 (Quintette de Miles Davis) et s’arrête en 1966 (Live at the Village Vanguard Again), dix ans seulement, d’une très grande créativité artistique dans le jazz.

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1956 Dans le quintette de Miles Davis, John Coltrane est un saxophone puncheur qui joue des phrases abruptes avec beaucoup de notes avalées (Working, Steaming). C’est ce qu’attendent les lideurs qui l’engagent (Paul Chambers, Whims of Chamber).

1957 Jouer avec Thelonius Monk a été une révélation, Trane joue dans l’aigu de la tessiture des volutes de notes (Monk aimait alors les saxos volubiles, comme Johnny Griffin), son jeu est fluide et tend à perdre de la rudesse. Il revient au punch quand il le faut comme dans son propre Blue Train et même chez Monk lors du Late show du 29 novembre. Est-ce la fatigue qui l’oblige à revenir au plus facile ? Est-ce l’incertitude du chemin à suivre ou le retour chez Miles ?

1958 De nouveau dans l’orchestre de Miles, il est opposé au torrentiel Cannonball Adderley ; ils ont la même volubilité, mais le premier a un jeu parfaitement fluide et celui de Trane montre de la rugosité (Milestones). Sous la direction de Kenny Dorham, avec Cecil Taylor au piano, il y a quelques tentatives de sons violents, mais avec George Russel, le son reste lisse et beau (New York, New York).

1959 C’est l’année de Kind of Blue avec Miles, les phrases sont longues, l’harmonie complexe, on y sent une certaine sérénité face à un Adderley parfois un peu agressif. Chez Atlantic, il est beaucoup enregistré, des disques célèbres : Giant Steps, Naïma, My Favourite Things. Le son et la volubilité sont les mêmes, mais c’est l’harmonie qui se complexifie.

1960 C’est la dernière année avec Miles, le jeu devient plus dur et le soprano plus présent. L’évolution se fait en 7 mois, notable chez Atlantic, si l’on reclasse les enregistrements chronologiquement, ce qui n’a pas été le choix de l’éditeur.

1961 Cette année est cruciale, elle marque l’arrivée de John Coltrane chez Impulse, “The House that Trane built”, selon le titre qu’Ashley Kahn a donné à l’étude qu’il a fait de cette maison (Norton, 2007). Le quartet classique (Mc Coy Tyner , Jimmy Garrison, Elvin Jones) est formé et tourne avec succès. Le changement est notable, c’est le grand style de Trane, qui le rapproche du free, alors en pleine force, sans en épouser les délires. C’est le temps des enregistrements de Live at the Village Vanguard où il partage l’affiche avec Eric Dolphy et de Africa Brass, une confrontation à un grand orchestre. C’est aussi le moment du dernier disque Atlantic, Oleo, dont seul le premier titre semble contemporain du reste de sa production phonographique. Peu à peu, le rituel se met en place : la contrebasse, puis un thème sur un rythme lancinant, le rythme obsédant et perturbant du piano de McCoy Tyner. Le soprano devient l’instrument principal - ce qui fait un beau contraste avec la clarinette basse de Dolphy.
Impulse mélange les séances et sort deux disque par an, pour les exploiter au mieux -c’est ce qui explique sans doute l’abandon de la séance récemment éditée (Both directions at once : The lost album 1963, 2017), elle n’apporte rien de neuf et sa publication aurait perturbé le marché]. A la fin de l’année, un disque tranquille, Ballads, un peu ennuyeux après toute cette force rythmique.

1962 Après une année de fortes émotions, il semble qu’il y ait une pause, fin 61-début 62 avec Ballads et la rencontre avec Duke Ellington. C’est sans doute une illusion discographique due aux lacunes de ma propre discothèque.

1963 Je n’ai qu’un disque de cette année, une partie des séances de Afro Blues...

1964 Crescent est un très beau disque où la spiritualité se manifeste dans la douceur, comme ce sera le cas avec A Love Supreme . Le mysticisme de J.C., bien exposé dans le texte de la pochette de ce dernier disque, dont il est l’auteur et qui a été traduit intégralement en français, aussi bien l’adresse à l’auditeur que le poème “Un amour Suprême” fut moqué par la presse jazziste française, mais cela allait marquer l’oeuvre du musicien. Ce disque était publié par Véga dans une collection appelée “grand public” [en haut à gauche de la pochette].

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1965 The JC Quartet plays montre une évolution, la musique devient tournoyante, comme si Trane cherchait vainement une issue, un vibrato apparaît. En juillet, lors du festival d’Antibes est donnée la seule version de A Love Supreme en public. Il y a une grande différence entre la version studio et celle d’Antibes. Trane a abandonné la beauté du son, qui semble instable. On a parfois l’impression d’entendre deux saxos qui se répondent, l’un le Trane d’antan volubile et au son noble et chantant, l’autre un hululeur rauque.

[Pour la petite histoire de l’amateur parisien : pour faire patienter le public réuni le février 1966 au studio 102 pour écouter le trio d’Ornette Coleman qui se faisait attendre, a été diffusée cette version antibaise]. Pour clore l’année, (first) Meditations nous montre le ténor hululant, le passage s’est fait vers le free, seul le son âpre et tendu a sa place. Meditations (23 novembre) marque un nouveau tournant avec l’ arrivée de Pharoah Sanders (ténor) et de Rashied Ali (percussion). La première plage est d’une grande violence, c’est une improvisation collective sans un instant de respiration, très fatigante à écouter. Dans les plages suivantes, Trane revient à un style mélodique, mais le son est affligé d’un vibrato de plus en plus important.

1966 La séance du 28 mai publiée sous le titre de Live at the Village Vanguard again. Du quartet, ne reste que Jimmy Garrison. Alice Coltrane joue assez banalement du piano, sans cette équivoque rythmique que créait McCoy Tyner, Rashied Ali tourne un rythme égal, comme un bruit de fond, Pharoah Sanders est assez fascinant, feulements qui se transforment en grincement d’une tige de métal sur du métal. [Lors d’un blindfold text, Zoot Sims déclare à peu près : “Vous pouvez arrêter ça, y a asez de bruits sur l’autoroute]. J’avais trouvé ce jugement excessif, mais c’est le dernier disque de John Coltrane que j’ai acheté.

Ai-je été le contemporain de John Coltrane ? Je ne l’ai pas entendu sur scène, il est mort trop tôt pour mon jeune âge, le 17 juillet 1967. Je n’ai entendu ses enregistrements que dans le désordre, souvent longtemps après qu’ils avaient été réalisés et alors que le style du musicien avait évolué. Certes, j’avais écouté en direct sur France-Inter les concerts retransmis d’Antibes et sur Europe-1ceux de l’Olympia, mais sur un pauvre petit transistor, en très basse qualité sonore. Le choc coltranien le plus proche aura été la diffusion en février 1966 du concert d’Antibes racontée plus haut, à sept mois de distance. Mon deuxième disque de Trane, le dernier chronologiquement, “Live at the Village Vanguard again” a été pour moi la musique du joli mois de mai 68, avec Bix Beiderbecke, dont CBS publiait une anthologie, pain béni pour la constitution de ma discothèque ; fin avril, j’avais acheté le “For musician only” qui réunissait Getz, Stitt et Gillespie ; pour être complet dans la nostalgie, j’avais entendu en ce début mai un concert qui préfigurait le fameux depuis Phil Woods and his European Rythm Machine (Georges Gruntz, Henri Texier, Daniel Humair), musiciens auxquels avaient été ajoutés Franco Ambrosetti (trompette) et Ben Jaedigt (ténor). Là était ma contemporanéité en mai 68 : Trane, Bix, Getz, Stitt, Gillespie, Phil Woods.

Philippe PASCHEL


NDLR : les lecteurs intéressés par le saxophoniste peuvent lire les entretiens qu’il avait accordés à notre regretté collaborateur, Michel Delorme entre 1962 et 1965 :

John Coltrane : Je pars d’un point et je vais le plus loin possible
Entretiens avec Michel Delorme suivis d’une lettre à Don DeMichael
Editions de l’Eclat / Eclats, 2011

Les lecteurs passionnés peuvent compléter leur savoir coltranien avec l’excellent ouvrage d’Alain Gerber, Le cas Coltrane aux éditions Parenthèses


https://fr.wikipedia.org/wiki/John_Coltrane

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