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Le vecteur Jazz et ses pérambulations

D 4 décembre 2020     H 05:00     A Yves Dorison    


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Au sens figuré, le vecteur transmet quelque chose et la pérambulation est une forme de voyage, une divagation, ce qui inclut une notion d’errance sans péjoration particulière. Que le jazz intègre la transmission d’un savoir au gré de ses errements, c’est, selon toute apparence, une vertu et un exercice de style dont l’orientation initiale, un rythme syncopé singulier, peut pâtir en offrant des lignes et des décalages qui stupéfieront les uns et désarçonneront les autres ; parce qu’il est difficultueux de regarder devant soi quand on louche sur les alentours. C’est toutefois, depuis quelques décennies, l’histoire du jazz qui, en s’affranchissant d’un passé dansant, antidote à un état d’asservissement intolérable, a embrassé d’autres horizons, des horizons lointains et, pour un nombre croissant de pavillons auditifs, inaccessibles. Faut-il alors reprocher à celui qui expérimente de se couper du plus grand nombre ? Certes non. C’est son plaisir et son problème. L’incompréhension est une notion partagée par les deux bords du spectre jazz. Ce qui hélas et régulièrement embarbouille mes synapses, c’est l’aspect égoïste de ce type d’introspection musicale. Cette impression insolite, saugrenue, et en filigrane ésotérique, que l’on m’oblige à m’immerger avec l’auteur de l’aventure musicale dans l’exploration de son fondement, savoir absolument à quel moment l’asperge ou le rôti deviennent une matière compostable, me contrarie et, pour filer la métaphore, me fait chier, au figuré évidemment. C’est obscur, suffocant et dénué de paysagisme salvateur. Dans l’étroitesse de ce type d’environnement, la notion de transmission du vecteur jazz s’épuise alors dans un abîme interrogatif strictement personnel, que l’on se garde de juger, et son aspect divagatoire s’assimile davantage à un mouvement immobile qu’à une errance partagée. J’ai quelquefois la sensation d’assister malgré moi à une soutenance de thèse, de celle où vous dîtes à son auteur après coup que c’était bien, que vous n’avez rien compris, mais que c’était très bien… Et naturellement avec un sourire contrit afin qu’il puisse contempler, heureux et satisfait, toute l’étendue de sa supériorité intellectuelle ; de votre côté, songer à ne pas trop en faire dans la résipiscence de peur d’obtenir un exemplaire dédicacé à classer de façon fatalement hasardeuse entre Enid Blyton et Heidegger. C’est un problème récurrent que les chroniqueurs de jazz qui reçoivent en continu beaucoup de disques connaissent bien. Il concerne clairement les œuvres dont j’aborde l’existence ici même. La pierre d’achoppement qui les réunit toutes, c’est leur capacité à nous éloigner de l’essentiel, de l’essence du jazz, comme je le fais dans ces lignes en prenant la peine de les considérer, car ces musiques se nourrissent dans le corps d’un jazz individuel, pas dans l’esprit du genre. Mauvaise nouvelle : jusqu’à preuve du contraire, le corps est périssable. Dans ces objets musicaux intra-organiques démunis d’issues leur permettant d’atteindre l’auditeur, la part de prétention paraît supérieure à la sincérité consubstantielle du propos. Et s’il en est ainsi, c’est de vaine vanité qu’il s’agit. Je n’ai rien contre. Je demande juste à ne pas en souffrir car le temps dans sa durée est toujours plus court qu’on ne l’imagine. Soyez rassurés, je ne cherche pas à disqualifier les formes extrêmes d’exploration jazzistiques et, pour tout dire, j’adore les fous et les folles furieux qui, sur scène, font gicler par tous les pores leur désir de dire, leur besoin d’échange, leur nécessité d’ouverture à l’autre, l’humain d’en face qui a fait le déplacement pour eux. Ils sont beaux, elles sont belles, et donnent de l’espoir. Privilégiant l’émotion à l’intellect, ils et elles atteignent une dimension supérieure de la perception sensorielle dont le schéma cognitif n’est perceptible qu’après la création, et encore. L’auto-confinement leur est inconnu. Et moi, pérégrin d’opérette, auditeur lambda, écrivaillon passager, je les remercie des vents qu’ils et elles soufflent, de l’air qu’elles et ils bousculent, des sensations démesurées jetées sans vergogne à mon visage. Ces belles âmes peuvent m’envoyer leurs disques, ces galettes odysséennes véhiculant des vérités irradiantes, partageables et préhensibles par tous. Oh merde ! Il me semble quelquefois que je radote et j’en suis tout médusé. Mais je n’y suis pour rien. C’est l’essentiel qui me rappelle à l’ordre. L’essence et les sens qui ne veulent que mon bien m’obligent à dire et redire que le jazz ne mérite pas tout ce qui lui arrive. Il sait pour sûr où il ne va pas et sa grande beauté est d’agiter le pourquoi sans répondre. Méfions-nous des imitations. Elles sont pires qu’un vecteur sans destinée, qu’une errance organisée. Quant à moi, j’improvise, je divague. La suite un autre jour. Quand j’aurai tout oublié.

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