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Le Festival à La Sauce Virus.

D 4 mars 2021     H 05:00     A Yves Dorison    


Jeudi 04 Mars 2021

À certains moments, j’ai l’impression que ne va plus. Au hasard, prenez Philippe Jaccottet (1925-2021) qui soudainement, sans prévenir, échappe aux (parenthèses) de la vie confinée, lui qui les aimait tant ; en soi c’est d’une infinie tristesse et c’est un pan entier de la poésie du XXème siècle qui se clôt avec son départ. Et puis prenez Roselyne, toujours ministre de l’inculture, qui nous dit : l’été sera chaud alors 5000, pas un de plus, pas un de moins, dehors ou dedans, et assis. Mais elle le dit sur le ton ferme des puissants sûrs de leur fait, genre « coucouche panier les énervés ». Les petites salles ? Les moyennes ? Les lieux associatifs ? Pour quoi faire ? Quelle rentabilité ? On ne va considérer des pingouins friands d’exception culturelle. Ces pingouins-là, on les prend et on les retourne… Tandis qu’un bon gros festival estival de jazz (ou non) avec plein de grosses pointures issues de la catégorie la plus prisée de notre époque, le loisir culturel de masse (merde, Corea est mort), ça fait vendre des glaces, de la bière et des sandwiches. À la condition toutefois que les établissements concernés soient ouverts (ou juste verts de rage parce que fermés). Ceci dit, un sérieux effort sur la programmation devra être réalisé afin que les spectateurs lambda restent les fesses bien rivées sur leurs chaises. Faudra éviter le blues de Chicago, les salsa et bossa, enfin tout ce qui pourrait donner quelques velléités d’agitation du fondement aux spectateurs ci-dessus évoqués. Hypothétiquement, ce serait donc le jackpot pour les artistes du septentrion ; omelette norvégienne en vue. Donc assis. Pour un photographe de mon acabit, j’entrevois quelques difficultés dans l’exercice de ma profession. Le cul sur un tabouret, dans la fosse, ou pour bien dire dans le cul de basse fosse, je vais produire un nombre de prises de vue de dessous de scène aussi colossal qu’inédit. Certes, c’est un style documentaire encore à inventer, même si je doute de son bien-fondé et de l’intérêt qu’un œil avisé pourrait éventuellement lui trouver. Au mieux si l’artiste approche le bord de scène, je pourrais d’un geste preste choper sa bouille avec menton au premier plan de son citron. Joe Lovano, ça donnerait un rang de poils, surmontés de deux ronds noirs posés sur une bille surmontée d’un bord de chapeau. Sexy. (Y penser provoque en moi des frissons incongrus). A moins que je lève les bras en restant assis sur ma chaise et que je prenne mon pied en photographiant les leurs ? Mais là, j’ai peur de sombrer dans les affres du fétichisme et, en toute honnêteté, de plus grands photographes que votre serviteur ont déjà exploré le sujet. Les genoux ? Même combat ; et puis je ne veux pas finir sur les rotules. Alors quoi ? Se retourner et portraiturer le public une tronche à la fois, deux si ce sont des amoureux, trois des fois que. Pas quatre ou plus s’il vous plaît. Sortir le grand angle, cette seule idée m’épuise. Aussi, avec la distanciation, les places vont être chères dans la fosse. Faudra-t-il lécher pour avoir son ticket ? Qui, quoi, où, comment ? Une idée : prendre des clichés en coulisses des tractations entre photographes affamés et attachés de presse sous pression (on en revient toujours à la bière). Si on m’avait dit qu’un jour je serais reporter de guerre… Mais ne nous affolons pas par avance, il n’y a pas encore de date de reprise des hostilités envisagée. La possibilité que je reste tanké sur mon canapé existe et le survivalisme aujourd’hui, c’est quasi mon fonds de commerce. Ca fait un an que je me nourris de HP5 périmé, parce que je digère mal les cartes Compact flash. Au fait les macrons du palais, la vaccination, c’est plutôt une bonne idée. Passer à la vitesse supérieure ne nuirait point. Tout comme cela serait une aide précieuse pour tous les artistes dont vous vous foutez, quelque soit leur mode d’expression. Après tout, ils ne demandent qu’à vivre. En attendant, quoi que j’attende (il ne s’agit déjà plus d’espérer), Philippe Jaccottet demeure.


http://www.la-pleiade.fr/Catalogue/GALLIMARD/Bibliotheque-de-la-Pleiade/OEuvres90