« Il ne me reste plus tellement d’années à vivre, qui sait ? »

Chet Baker était né à Yale, dans l’Oklahoma, avant de venir s’installer à dix ans avec sa famille en Californie. Il reçoit sa première éducation musicale au cours de son orchestre scolaire, à Glendale. En 1946, il s’engage dans l’armée et part pour Berlin dans le 298th Army Band, c’est là qu’il découvre le jazz moderne. Libéré en 1948, il étudie harmonie et théorie musicale au El Camino College et joue dans des clubs. Un déception amoureuse le décide à rempiler en 1985 : il en profite pour parfaire son éducation musicale. À Los Angeles en 1952, il participe à une tournée californienne de Charlie Parker et devient le trompettiste du quartet de Gerry Mulligan, avant de former son propre quartet avec le pianiste Russ Freeman (1953-54) au sein duquel il dévoile ses dons de chanteur.

En 1955, il part pour la première fois pour l’Europe, où il fait des séjours prolongés à la tête de son quartet ou quintet. De retour aux Etats-Unis en 1956, il enregistre avec Art Pepper, Bud Shank, Johnny Griffin, Al Haig, Pepper Adams, Bill Evans, Kenny Burrell, etc. Son activité est interrompue à plusieurs reprises par des poursuites pour usage de stupéfiants. Après un nouveau séjour en Europe, où il s’établit de 1959 à 1964, arrêté à plusieurs reprises en Allemagne et en Italie, il s’installe à New York. Puis il retourne à Los Angeles, où il survit — le jazz est devenu moins populaire à cette époque où la pop music est reine —, tentant, de club en club, de continuer de jouer, jusqu’en 1968. Il est agressé à San Francisco par des dealers : fracture de la mâchoire, perte de nombreuses dents et silence pendant plus de trois ans.

Seul, portant un dentier, il réapprend à jouer, puis amorce, à partir de 1973 et avec le soutien de Dizzy Gillespie, un retour vers la scène. Désormais plus grave et plus audacieux à la fois sur le plan instrumental et vocal, son jeu a gagné en ampleur et en maturité. Il enregistre avec Paul Desmond, Keith Jarrett, Lee Konitz, Charlie Haden, Steve Gadd, Gerry Mulligan, etc. Devant un accueil hostile ou méfiant, il retombe dans la drogue et revient en Europe où il entame une « seconde carrière » et y passera dorénavant la plus grande partie de son temps, sa cote d’amour auprès du public européen ne cessant de croître. Ses accompagnateurs, la plupart du temps, sont Doug Raney (g) et Niels-Henning Ørsted Pederson (NHOP, b), Philip Catherine (g) et Jean-Louis Rassinfosse (b), Michel Graillier (p) et Riccardo del Fra (b)…

Grande Parade du Jazz, Nice. 1975

Il alterne désormais longs séjours européens et brefs retours aux Etats-Unis, jusqu’à ce qu’il fasse une chute mortelle, très probablement accidentelle, de la fenêtre de sa chambre d’hôtel à Amsterdam, le vendredi 13 mai 1988.

Grande Parade du Jazz, Nice. 1975

Pour un enregistrement Prestige réédité récemment, vous étiez entourė,
Chet Baker, de Bill Evans, Paul Chambers et Philly Joe Jones, qui constituaient alors la section rythmique de Miles Davis..

Tout le monde voulait jouer avec eux. J’étais alors sous contrat avec Riverside et Paul Chambers et Philly Joe étaient le bassiste et le batteur attitrés de Riverside.
Quand ils m’ont suggéré d’enregistrer avec Bill Evans, j’étais très content. Il y avait Pepper Adams, Herbie Mann. Ça n’a pas été trop difficile car nous avons joué beaucoup de ballades. L’objectif n’était pas de swinguer « dur ». Nous avions choisi surtout des jolies mélodies.

Grande Parade du Jazz, Nice. 1975

Quel souvenir gardez-vous de votre rencontre avec Charlie Parker en 1952 ?

Je m’en souviens très bien. Un télégramme est arrivé un après-midi me disant qu’il y avait une audition pour jouer avec Charlie Parker pendant deux semaines au Tiffany Club de Los Angeles. En entrant dans le club, il y avait un tel contraste entre le dehors très ensoleillé et l’intérieur très sombre qu’il m’a fallu environ dix minutes pour m’apercevoir que tous les trompettistes de Los Angeles étaient là. Bird était sur la scène en train de jouer avec quelqu’un. Le morceau fini, il a pris le micro et demandé si j’étais arrivé. J’ai répondu et je suis monté sur la scène. Nous avons joué deux morceaux ensemble et il a arrêté l’audition en disant : « J’engage Chet Baker. Merci à tous d’être venus… » Nous avons joué deux semaines dans ce club puis nous sommes allés à San Francisco. Peu de temps après, Gene Norman nous a organisé des concerts le long de la Côte Ouest jusqu’à Vancouver. J’avais vingt-deux ans et un trac terrible, Bird essayait de me détendre. J’étais en Europe quand il est mort… C’est difficile d’expliquer ces choses, l’homme de la rue ne connaît rien de Charlie Parker. Je crois que les musiciens aujourd’hui sont en avance de cent ans sur les gens qui écoutent la musique, j’espère que ce fossé ne va pas encore s’élargir. C’est une question d’oreille et d’aptitude à comprendre ce qu’est la musique. II me semble que la plupart des gens ne veulent pas prendre le temps de s’informer, ils veulent avoir la tête frappée par les batteurs de rock, ça ne les intéresse pas tellement de penser à la musique. C’est probablement pour cela que le jazz sera bientôt un art perdu. J’ai l’impression que tout va devenir électronique, les gens feront leurs disques eux-mêmes avec des synthétiseurs qui feront toutes les parties de basse ou de trompette, avec des batteries électroniques…

avec Zoot Sims (ts), Grande Parade du Jazz, Nice. 1975

Que pensez-vous de la musique actuelle de Miles Davis ?

J’apprécie ce qu’il fait en tant que trompettiste, maIs après deux ou trois morceaux ça devIent un peu monotone car tout est libre, tout sonne de la même manière, même les éléments rythmiques. Il n’y a pas assez de contrastes. Je préfère sa musique d’il y a vingt ans.

On sait que Miles fut l’une de vos influences. Mais on dit aussi que vous avez beaucoup écouté Bix Beiderbecke et Bobby Hackett…

Non, je n’ai pas tellement écouté Bix. Je dirais que mes principales influences ont été les trompettistes modernes comme Kenny Dorham, Miles, Dizzy. Il y avait alors tant de bons trompettistes, beaucoup plus qu’aujourd’hui. Quant à Bobby Hackett, je trouve qu’il n’essayait pas d’aller assez loin, il jouait les ballades de la manière la plus jolie, mais il n’y avait pas assez de vraie improvisation. Un beau son, mais pas assez de recherche. C’est peut-être pour cette raison que les gens l’appréciaient : parce qu’il jouait si simplement les mélodies. Si j’avais dû faire ça tous les soirs, j’aurais fini par m’ennuyer à mourir — j’essaie de jouer différemment chaque fois que je joue.

Grande Parade du Jazz, Nice. 1975

Vous ne jouez plus de bugle ?

Non, j’en ai joué pendant six ans, jusqu’en 69 — jusqu’à ce que je cesse de jouer à cause de problèmes de dents. J’ai renoncé au bugle car je ne trouvais jamais un instrument que j’aimais, qui soit juste... La trompette que j’ai en ce moment — depuis quatre ou cinq ans — est un petit instrument d’étude, une Buscher. Personne ne connait cette marque mais elle joue juste, sans avoir trop de corrections à faire avec les lèvres, même sur certaines notes aiguës.

En 1961, vous étiez au Blue Note de Paris, en alternance avec le groupe de Bud Powell.

A l’époque, Bud était déjà un peu étrange. Quelquefois il jouait très bien et tout à coup, au milieu d’un set, il s’arrêtait, se levait, commençait à rigoler, puis il retournait s’asseoir, se remettait à jouer. Ça devait être difficile à supporter pour les gens qui ne comprenaient pas qui il était et ce qu’il représentait. Je l’avais rencontré au Birdland en 1954, l’année où je suis arrivé à New York.

avec Dave Shapiro (b) et Bob Mover (as), Jazz Middelheim Anvers 1975

Avez-vous rencontré Billie Holiday ?

Oui, je jouais à Chicago alors qu’elle chantait dans un autre club de la ville et je suis allé la voir. Elle n’était pas en très grande forme physique mais elle chantait bien. Nous n’avions que des rapports de « confrères ». C’était une dame très gentille qui a été acculée a la mort par la police et par ceux dont la spécialité est de fourrer leur nez dans les affaires des autres…

Comment avez-vous été amené å chanter ?

Avant d’être trompettiste, à onze ou douze ans, je chantais des trucs comme That Old Black Magic ou l Had The Craziest Dream, des jolies ballades qu’on ne s’attendait pas à entendre chantées par un gamin.

Si un producteur vous demandait d’enregistrer un album seulement vocal, le feriez-vous ?

Bien sûr ! J’aimerais faire du rerecording, chanter toutes les parties, faire des expériences en multipliant ma voix.

chez Jacques Pelzer à Liège, 1976

Que pensez-vous de Bobby McFerrin ?

C’est un bon entertainer mais pas un grand chanteur. Au niveau de l’improvisation vocale, il ne va pas très loin, tout comme Al Jarreau. Il n’y a pas beaucoup de gens qui improvisent vocalement aujourd’hui. Ils montent dans l’aigu comme le fait Ella Fitzgerald en scat, mais c’est tellement enfantin, c’est toujours en avant du temps, et c’est chaque fois la même chose.

Quelles sortes de musiques écoutez-vous ?

Quand on est en tournée et qu’on joue tous les soirs pendant des semaines, si j’ai du temps libre, j’essaie de ne rien écouter.

Referez-vous un disque avec cordes ?

Justement, en Italie, le pianiste Mike Melillo a écrit pour moi des arrangements pour grand orchestre à cordes. De plus, Richard Beirach doit faire des arrangements pour un disque avec orchestre de cordes. Il a dit : toutes les plus belles ballades qu’il pourra trouver. Je dois enregistrer au Japon ; Timeless veut faire trois disques… Aux Etats-Unis. on vient me voir pour me suggérer ceci ou cela mais personne ne veut payer. Après quarante ans dans le business, ce n’est pas très flatteur qu’on vienne me proposer de faire un disque en m’offrant quel que chose comme mille dollars. Il m’arrive de le faire si c’est une petite compagnie qui débute. Pour les aider. Comme l’album de Kirk Lightsey, sur Timeless, où j’ai joué deux morceaux pour pas un rond, juste pour les aider à faire démarrer la compagnie. Mais maintenant qu’elle est lancée, nous avons fait un disque qui se vend très bien, avec Michel Graillier et Riccardo del Fra. Désormais je ne ferai plus de disques pour eux sans une certaine somme à la clé. Il ne me reste plus tellement d’années à vivre, qui sait ?

avec Jacques Pelzer (fl), Liège 1976

Avez-vous l’intention de rejouer avec Michel Graillier ?

Certainement, c’était mon groupe en Europe, lui et Riccardo del Fra, quand ils n’étaient pas occupés ailleurs. C’est un pianiste de grand talent.

Aux Etats-Unis, avez-vous un groupe ?

J’ai beaucoup travaillé avec le pianiste Phil Markowitch. [Le saxophoniste] Bob Mover vit maintenant au Canada, il s’est marié et il enseigne. C’est un autre exemple de musicien très sous-estimé, il peut tout faire à l’alto.

avec Paul Bley, Jazz à Juan 1983

Vous arrive-t-il de jouer sans batteur aux Etats-Unis ?

Non, je travaille avec Leo Mitchell qui est de New York. J’ai essayé de l’emmener en Europe mais personne ne veut payer son billet, et je ne suis pas en mesure de le faire. J’aime travailler avec une batterie de temps en temps, tout dépend du batteur. Je n’aime pas entendre des explosions derrière moi quand je joue. J’aime entendre le tempo, bien que je n’en aie pas vraiment besoin, car le tempo est en nous — sinon il vaut mieux ranger nos instruments dans leur boîte et penser à autre chose.

avec Chick Corea, NHOP et Roy Haynes, Jazz à Juan 1983

Vous avez joué avec les plus grands guitaristes de jazz. La guitare est-elle un instrument qui vous intéresse davantage que le piano ?

Tout dépend du guitariste, mais s’il m’apporte les accords qu’il faut, au volume qu’il faut, la guitare est sans doute mieux pour moi, car je n’ai pas assez de mâchoires pour pouvoir jouer fort pendant deux heures. J’aime jouer très doucement juste en face du micro, j’aime me servir du micro.

Propos recueillis par Gérard Rouy
Photos © Gérard Rouy