« Le jazz tisse sa toile... »
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Cinq disques en vitrine - mai 2018

D 22 mai 2018     H 05:30     A Marceau Brayard, Thierry Giard, Yves Dorison    


Au menu de cette vitrine orientée sur un axe France-Scandinavie, en marge des stéréotypes du jazz :


Ketil Bjørnstad / Anneli Drecker : « A suite of poems »

info document -  voir en grand cette image info document -  voir en grand cette imageJ’aime les duos parce que je n’ai que deux oreilles. Au-delà, je dois faire des efforts inconsidérés qui malmènent l’intégrité de ma fainéantise. Ketil Bjørnstad et Anneli Drecker sont donc compatibles avec mon auditive indolence. Ils sont si discrètement musicaux que de prime abord on s’étonne légèrement de la diaphanéité du discours au point de presque le confondre avec de la fadeur. Mais que nenni. En faisant un effort (un tout petit), l’on s’aperçoit que ces deux-là se connaissent et mêlent savamment avec une grâce légère notes et mots, mots que l’écrivain Lars Saabye Christensen écrit dans les chambres d’hôtels où il ne fait que passer et qu’il envoie à son ami pianiste. Ainsi est née «  A suite of poems  ». Ainsi nous a t’elle séduit, notamment grâce à la diction parfaite de le chanteuse (et comédienne) Anneli Drecker à laquelle Ketil Bjørnstad offre un tapis mélodique sur mesure pour un disque auquel l’on s’attache insensiblement ; et les textes de Lars Saabye Christensen sont part intégrante du plaisir d’écoute ressenti. Âmes sensibles, ne pas s’abstenir.

Yves Dorison


DARKPOE : « DarkPoe »

info document -  voir en grand cette image info document -  voir en grand cette imagePour vous situer la logique de cette nouvelle, traduite par Charles Baudelaire, la pochette à elle seule parait assez représentative et symptomatique de son auteur Edgar Allan Poe. Si vous teniez celle-ci entre les mains vous n’y verriez qu’un carré noir. Une complète opposition, sans doute involontaire, aux années gaulliennes avec son carré blanc que l’ORTF venait brandir à la face des citoyens frustrés. D’ailleurs lorsque vous aurez ôté la fine pellicule protectrice de l’album, il conviendra de vous plonger dans une obscurité totale et de vous allonger sur un divan confortable comme s’il s’agissait de votre dernière demeure.
Ce voyage vous ébranlera à la minute même où Michael Lonsdale prononcera ces propos conséquents, habités d’une certaine volonté de ne rien délaisser au plus imprévisible des hasards : « Je ne puis pas me rappeler, sur mon âme, comment, quand, ni même où je fis pour la première fois connaissance avec lady Ligeia. De longues années se sont écoulées depuis lors, et une grande souffrance a affaibli ma mémoire. ». La voix du comédien vous apparaîtra sortie d’une obscurité profonde avec sa fragilité, mais sans pour autant se montrer hésitante. Une tonalité juste, pour vous convaincre qu’un chaos existentiel peut vous immerger de différentes manières et s’accommoder de substances diversement administrées.
Il nous faudra franchir la porte étroite que l’énigme du texte nous énonce, avec une sorte d’étrangeté liée à la survivance narrative dont nous devrons guetter le sens.
Le mystère de cette histoire prendra une forme apéritive, que les musiciens parviendront à nous transmettre, en nous poussant à plonger avec eux dans la profondeur judicieusement orchestrée de considérables nuances. Des impacts sonores viendront suspendre les notes dans des abîmes enveloppés d’une magie clandestine, où s’engouffrera le cœur d’un parcours inattendu.
Ce que parvient à réaliser ici l’A.R.F.I. [1], c’est de dresser une véritable écorce autour de ce texte exigeant. L’ensemble des moyens mis en œuvre, souffle une certaine proximité avec le free jazz sur des assemblages passagers, puis s’invite ensuite vers le spectral aux diverses lueurs lyriques, avant de délivrer d’autres variations capables de convoquer une certaine oniromancie maintenue en haleine par la voix de la chanteuse Géraldine Keller.
Vous pourrez revivre ces différents aspects, sans qu’aucune lumière ni qu’aucun projecteur n’habitent la salle de spectacle dans laquelle vous vous retrouverez avec le collectif ARFI. Après une journée chargée des turpitudes sociétales il vous sera agréable de prononcer cette phrase, « …il me suffit de ce mot si doux, Ligeia !  » et de remplacer à votre guise celle-ci d’un autre prénom imprégné de la même densité.

Marceau Brayard


Maria FAUST : « Machina »

info document -  voir en grand cette imageNous avions laissé la saxophoniste Maria Faust et son amie vocaliste Kira Skov dans une église perdue de leur Estonie natale où elles enregistraient le très beau « In The Beginning » - août 2017. Pour « Machina », on retrouve à ses côtés le saxophoniste ténor Ned Ferm, présent sur le précédent album, au sein d’une formation à deux contrebasses, piano et violoncelle. Pas de batterie donc pour une musique dont les structures évoquent néanmoins le découpage du temps au rythme d’une mécanique à l’allure fluctuante, un moteur, la rotation d’un moulin (?), ou tout autre mouvement plus ou moins régulier comme l’évoquent quelques éléments sonores inclus à l’enregistrement. Cette fois encore la saxophoniste estonienne (installée au Danemark) retient notre attention avec ce disque emprunt d’une certaine gravité mais jamais austère car l’écriture de Maria Faust laisse de l’espace pour l’improvisation expressive de solistes inspirés et équilibre parfaitement cordes,vents et piano pour éviter toute monotonie dans des structures circulaires qui ne tournent pas assez rond pour susciter l’ennui. Une musique empreinte de sérénité qui libère une énergie très positive dans le jeu collectif et marque ainsi de belle manière le parcours d’une musicienne avec laquelle il faut assurément compter.

Thierry Giard


Frode HALTI : « Avant Folk »

info document -  voir en grand cette imageÀ peine arrivé, aussitôt chroniqué ! L’enveloppe ouverte (Merci M-C. !) révèle le titre « Avant Folk » fait ça fait tilt : voilà peut-être un disque qui fera la paire avec la chronique suivante dans le genre « folk régénéré ». L’ordre alphabétique fait passer Fode Halti avant La Soustraction des Fleurs mais l’écoute des deux albums vaut également la peine. L’accordéoniste virtuose, compositeur et improvisateur norvégien Frode Halti (né en 1975) est un musicien à l’esprit très ouvert qui se moque bien des barrières de genres et des classifications. Avec « Avant Folk » (titre explicite), il s’approprie des éléments mélodiques traditionnels de Scandinavie ou d’ailleurs (peu importe) pour créer une nouvelle orfèvrerie sonore que folkeux et jazzeux purs et durs jugeront sans doute avant-gardiste ! Les couleurs traditionnelles ou désuètes de l’harmonium et des violons Hardanger de Erlend Apneseth (autre spécialiste des musiques transversales) s’associent à un ensemble qui mêle instruments acoustiques, électriques, électroniques et des voix discrètes dans un ensemble très homogène. Inventivité, créativité et plaisir du jeu collectif sont au rendez-vous dans cette musique qui laisse de larges plages d’expression à des solistes (hommes et femmes !) dans un grand esprit de liberté, façon free-folk parfois ! Et si, par hasard, vous n’étiez pas convaincu(e) par le début, commencez par la fin : Neid, une superbe mélodie saura sans doute vous inviter à l’écoute de quatre autres plages tout à fait remarquables.

Thierry Giard


LA SOUSTRACTION DES FLEURS : « Airs de moyenne montagne »

info document -  voir en grand cette imageAvant-folk bis ! pourrait-on dire. Il y a en effet quelques similitudes entre le disque précédent du finlandais Fode Halti et celui du trio La Soustraction des Fleurs d’où leur rapprochement dans cette vitrine. Les musiques traditionnelles constituent l’humus de cette musique fleurie, nourrie à l’improvisation fertile et teintée d’humour et de poésie. Alors, ce n’est pas du jazz diront certains ? Ça ne ressemble pas à du jazz, certes, mais ça en a la vitalité créative et la spontanéité. C’est toujours mieux que de copier sans imagination les musiques des années 50, 60 et ensuite. Eux se servent de vieilles choses simples pour faire du neuf qui fleure bon les pâturages, les courbes des puys, le passé volcanique et les vallées du Massif Central, là où Jean-François Vrod collecte ses airs favoris depuis pas mal de temps en violoniste-violoneux curieux qui aime les rencontres amicales et franches. C’est ce que montre ce trio dans lequel on retrouve le violoniste Frédéric Aurier, musicien multi-cartes, pilier du Quatuor Bela, une formation sérieuse qui se confronte aux projets les plus insolites (avec le trio Jean-Louis, des griots africains, Albert Marcœur ou... J-F Vrod !). Sylvain Lemêtre jalonne cet itinéraire musical escarpé en un subtil découpage rythmique, expert du zarb et bricoleur de sons insolites. On ne s’étonnera pas de retrouver sur l’excellent label franco-allemand Umlaut ce trio montagnard avec ces Airs de moyenne montagne qui emmènent l’auditeur d’amont en aval pour suivre et mesurer la diversité artistique de son cours musical bouillonnant. « Amont » (le CD1) rassemble des pièces enregistrées en 2006 pour accompagner la performance d’une chorégraphe. C’est la face la plus exploratoire sans doute de la musique du trio. Les oreilles plus délicates pourront alors remonter le cours en commençant par « Aval » qui laisse plus d’espaces aux mélodies souvent tourbillonnantes sans négliger l’improvisation qui reste essentielle dans leur travail. Voilà donc un disque lumineux, joyeux, drôle et poétique par un trio au bien joli nom qui sème à tous vents de nouvelles musiques des terroirs. Il faudra en prendre de la graine !

Thierry Giard


Références, détails et liens :

Ketil BJØRNSTAD : « A Suite Of Poems »

> ECM - ECM 2440 - 06025676728356 0 / Universal Music France

Anneli Drecker : voix / Ketil Bjørnstad : piano / Lars Saabye Christensen : textes des poèmes

01. Mayflower, New York / 02. Duxton, Melbourne / 03. Kempinski, Berlin / 04. L’Hotel, Paris / 05. Palace, Copenhagen / 06. Astor Crowne, New Orleans / 07. The Grand, Krakow / 08. Palazzo Londra, Venice / 09. Vier Jahreszeiten, Hamburg / 10. Savoy, Lisbon / 11. Mayday Inn, Hong Kong / 12. Lutetia, Paris / 13. Schloss Elmau // Enregistré au Rainbow Studio d’Oslo en juin 2016.


DARKPOE : « DarkPoe »

> ARFI - AM064 / L’Autre Distribution

Guillaume Grenard : trompette, trompette à coulisse, euphonium, flûte à bec sur 7 / Clément Gibert : saxophone alto, clarinette, clarinette basse, flûte à bec sur 7 / Xavier Garcia : sampler, traitements, M.A.O. / Jean-Marc François : objets sur 7 et 8 / Géraldine Keller : voix, flûte, objets / Michael Lonsdale : récitant / Nicolas Pellier : batteries électronique et acoustique, percussions.

01. Les bords du Rhin (Grenard) / 02. Lumineuses prunelles (Grenard) / 03. La placidité de la voix profonde (Grenard) / 04. Azrael (Grenard) / 05. Le trop-plein de son cœur (C.Gibert) / 06. le ver conquérant (Grenard) / 07. L’abbaye (C.Gibert) / 08. Rêves opiacés (Pellier) / 09. Elle aussi (Grenard) / 10. Mon amour perdu (Grenard) // Enregistré à Paris (GRM) en juillet 2016 et à Brignais (69) en février 2017.


Maria FAUST : « Machina »

> Stunt Records - STUCD 18032 / Outhere

Maria Faust : saxophone alto / Ned Ferm : saxophone ténor / Ida Nørholm : violoncelle / Jacob Anderskov : piano / Nils Bo Davidsen & Adam Pultz Melbye : contrebasse

01. Salacia / 02. Undine / 03. Sirene / 04. Alien Hand / 05. O, My Dearest Knife Part I / 06. O, My Dearest Knife Part II / 07. Medusa / 08. Aurora // Enregistré récemment à Copenhague.


Frode HALTLI : « Avant Folk »

> Hubro - HUBROCD2604 / Outhere

Frode Haltli : accordéon / Erlend Apneseth : violons Hardanger / Hans P. Kjorstad : violon / Rolf-Erik Nystrøm : saxophones / Hildegunn Øiseth : trompette, corne de chèvre et voix / Ståle Storløkken : harmonium et synthétiseurs / Juhani Silvola : guitares et électronique / Oddrun Lilja Jonsdottir : guitare, voix / Fredrik Luhr Dietrichson : contrebasse / Siv Øyunn Kjenstad : batterie, voix

01. Hug / 02. Trio / 03. Kingo / 04. Gråtar’n / 05. Neid // Enregistré à Oslo (Norvège) en février 2017.


LA SOUSTRACTION DES FLEURS : « Airs de moyenne montagne »

> Umlaut records - UMFR-CD2425 (2 CDs) / www.umlautrecords.com

Jean-François Vrod : violon, objets, guitare, kazoo, radio, percussions voix / Frédéric Aurier : violon, alto, voix / Sylvain Lemêtre : zarb, percussions, voix

CD1, « Amont » : 01. Aléas de notice / 02. Dans 4 temps à table / 03. En forme de gallinacé / 04. OA / 05. AE / 06. Les pleureurs 1 / 07. Happy 14 temps / 08. 2 guitares / 09. Electrochoc / 10. Obstiné mais clair / 11. Obstiné mais indécis / 12. Obstiné mais matinal / 13. Obstiné mais sans excès / 14. Les pleureurs 2 / 15. Chose d’importance / 16. Tango 2TX / 17. Last dance, last chance
CD2, « Aval » : 01. La mazurka du bout du quai / 02. Où sommes-nous ? / 03. Echo de ressort / 04. Air de moyenne montagne en automne / 05. Total rebonds / 06. Post Milton / 07. Nez bouché (une seule narine) / 08. Rêve de mouche / 09. Le chasseur et le rossignol / 10. La racleuse / 11. Norsechretto / 12. Tréméoc / 13. Destins parallèles / 14. Pour un roi pacifique / 15. Scordature trou d’air / 16. Colindada // Enregistré en France en 2006 (Amont) et en 2017 (Aval).


[1Association à la Recherche d’un Folklore Imaginaire - Lyon